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Chapitre 2

Jean Genet et l'évolution des Bonnes.

´Vous pensez à l'affaire Papin, n'est-ce pas? Mais ce n'est pas cela.ª

Au milieu de la deuxième guerre mondiale en 1943 deux personnes étaient libérés de la prison: Léa Papin et Jean Genet. L'histoire de Léa Papin après sa libération est presque inconnue. On sait qu'elle a habité chez sa mère pendant quelque temps et qu'elle est morte en 1982 mais tout le reste de sa vie reste obscur. La plupart des commentaires sur l'affaire Papin s'arrêtent à ce point. Cependant, l'affaire n'est pas seulement l'histoire d'un crime atroce qui était une cause célèbre pendant quelque temps et que les gens ont oublié. Le crime reste dans la mémoire collective, il la hante. En fait, l'affaire Papin a constitué la toile de fond de quelques œuvres qui ont connu de grand succès en France, la pièce de théâtre Les Bonnes de Jean Genet (1947), le film Les Abysses de Nico Papatakis (1962), ainsi que dans le monde anglophone, le film anglais The Maids de Christopher Miles (1975) et la pièce de théâtre américaine My Sister in this House de Wendy Kesselman (1982).

Léa Papin, condamnée à l'emprisonnement à vie en 1933, est restée dix ans en prison. C'était la première et la dernière fois qu'elle serait incarcérée. Pour Genet, par contre, son incarcération de 1943 n'était pas sa première fois: en fait, la première partie de sa vie était un va-et-vient entre des institutions et la liberté. Pour mieux comprendre son fascination avec le crime des sœurs Papin il est nécessaire de considérer la vie et les experiences de Genet.

Jean Genet est né le 19 décembre 1910 à Paris. Sa mère est célibataire et Genet ne connaît jamais son père. En 1911 Camille Genet abandonne le petit Jean au Bureau d'Abandon de l'Hospice des Enfants-Assistés et elle ne voit plus son fils. Jean est placé dans une famille de nourrice dans la ville provinciale de Alligny-en-Morvan. Il reste à l'école primaire jusqu'à 1923 quand il reçoit son certificat d'études. Puis il est enlevé de l'école afin d'aider sa famille de nourrice au ferme. En 1924 il voyage à Paris où il devrait être mis en apprentissage de typographe à l'École d'Alembert, mais dix jours après son arrivée il devient fuyard. Quand il est trouvé on le place chez René de Buxheil, un compositeur aveugle à Paris mais il détourne de petits fonds et il est placé dans la clinique de Sainte-Anne où il reçoit des traitements psychiatriques sous le Patronage de l'Enfance et de l'Adolescence. En 1926 il échappe au Patronage deux fois (chaque fois il est trouvé et retourné à l'hospice) et en juillet il est arrêté sur le train sans billet et condamné à la prison de Mettray, une prison pour des enfants délinquants. Genet y reste deux ans et demi et ce lieu deviendra le milieu pour son roman Le miracle de la rose (1946) et l'essai L'enfant criminel (1949).

Afin de quitter la prison Genet entre dans l'armée en 1930 et fait son service militaire au Moyen Orient (où il témoigne du colonialisme français qu'il décrit dans Les Nègres). En 1936 il déserte l'armée et commence un long voyage à travers l'Europe, qui dure presque une année, avant d'être arrêté à Paris comme voleur et déserteur et renvoyé en prison. Entre 1937 et 1943 il est arrêté et condamné plus de cinq fois pour les contraventions de vol des livres, d'alcool et de drap; de vagabondage et de voyager sans billet sur le train. Genet, comme les sœurs Papin, est élevé dans les institutions. Cependant, bien que les sœurs soient considérées, avant leur crime, des bonnes citoyennes, Genet, en revanche est toujours malfaiteur.

Genet est un criminel et il associe avec des criminels pendant sa vie. Cependant il n'est jamais qu'un criminel ordinaire qui ne commet que des contraventions. Même quand qu'il est condamné à l'emprisonnement à la vie, ce n'est que pour ses convictions répétées. Pourtant Genet exprime toujours une fascination pour les ´grands criminelsª, en particulier les ´roisª des grands criminels: des meurtriers. Parmi ses favoris sont: Gilles de Rais, meurtrier d'enfants qui adorait le diable; Louis Ménesclou, Helioglabus, Joseph Vacher, Félix Lemaître, Eugène Weidmann et Maurice Pilorge. ´Le condamné à mortª, la première chose publié par Genet, est dédié à Pilorge, un jeune assassin qui a été exécuté en 1939:

´J'ai dédié ce poème à la mémoire de mon ami Maurice Pilorge dont le corps et le visage hantent mes nuits sans sommeil. En esprit je revis avec lui les quarante jours qu'il passa, les chaînes aux pieds et parfois aux poignets, dans la cellule des condamnés à mort à la prison de Saint-Brieucª

En fait Pilorge est le personnage central du poème, un homme qui a été condamné à mort. Plus tard Genet dédie son livre, Notre-Dame-des-Fleurs, qu'il écrit pendant son incarcération à Fresnes, à Pilorge:

´Sans Maurice Pilorge dont la mort n'a pas fini d'empoisonner ma vie je n'eusse jamais écrit ce livre. Je le dédié à sa mémoireª

La fascination avec des meurtriers chez Genet n'est pas limité à son œuvre. Genet, comme Simone de Beauvoir, est un lecteur habituel du Détective et d'autres livres vrais crimes. C'était un fait bien connu parmi les amis de Genet que son idole était le meurtrier allemand Eugène Weidmann. Pendant la plupart de sa vie, n'importe où qu'il allait où habitait, Genet portait toujours une photo de Weidmann qu'il affichait sur le mur de la chambre. En plus, quelques amis de Genet ont reçu une copie de cette photo: Olga Barbezat avec la dédicace ´en souvenir de nos souvenirs communs, de nos amitiés, de nos admirations, de nos amours je offre l'image d'un archange ensanglanté pris au piège de la policeª et Jean Cocteau. Dans les années 30 Weidmann était inculpé des meurtres d'une jeune danseuse américaine, et cinq autres personnes. Quand il a été arrêté le magazine Détective a consacré quelques numéros à son histoire et son procès. La photo de Weidmann, sa tête couverte des bandages ensanglantés après son arrêt était mise en manchette sur la couverture du premier numéro de Détective le 16 décembre 1937 sous le fait divers: Numéro Spécial: Le Tueur Weidmann. L'histoire ensanglantée des meurtres est détaillée dans ce magazine. On apprend qu'il n'y a pas de criminel si grand que Weidmann. Ce qui plaît à Genet est l'attitude de ces criminels. Ils ont commis des crimes atroces et ils ne les ont jamais niés, ils ont accepté la punition sans regret. A cause du comportement des spectateurs, l'exécution de Weidmann a été la dernière à avoir lieu devant le public en France. Genet aime citer la parole de Weidmann au moment de l'annonce de son exécution quand il a dit: ´Je suis déjà plus loin que celaª et aussi les mots de Moro Dante Spada, un bandit corse qui a été condamné à mort à la même époque ´Cela m'est égal, je suis déjà au paradisª. Des criminels réels et imaginaires sont présents dans la littérature de Genet. Les gloires de son idole, Weidmann ainsi que Pilorge sont incarnées dans le premier passage de son roman Notre-Dame-des-Fleurs:

´Weidmann vous apparut dans une édition de cinq heures, la tête emmaillotée de bandelettes blanches, religieuse et encore aviateur blessé, tombé dans les seigles, un jour de septembre pareil à celui où fut connu le nom de Notre-Dame-des-Fleurs. Son beau visage multiplié par les machines s'abattit sur Paris et sur la France, au plus profond des villages perdus, dans les châteaux et les chaumières, révélant aux bourgeois attristés que leur vie quotidienne est frôlée d'assassins enchanteurs, élevés sournoisement jusqu'à leur sommeil qu'ils vont traverser, par quelque escalier d'office qui, complice pour eux, n'a pas grincé. Sous son image, éclataient d'aurore ses crimes : meurtre 1, meurtre 2, meurtre 3 et jusqu'à six, disaient sa gloire secrète et préparaient sa gloire future. [...] Un peu plus tard, le soldat Maurice Pilorge assassinait son amant Escudero pour lui voler un peu moins de mille francs, puis on lui coupait le cou pour l'anniversaire de ses vingt ans, alors, vous, vous le rappelez, qu'il esquissait un pied de nez au bourreau rageur. [...] Et c'est en l'honneur de leurs crimes que j'écris mon livre.ª

Contrairement à la conception bourgeoise des criminels, c'est-à-dire que selon le discours officiel ils sont les gens les plus affreux, dans les yeux de Genet ses gens deviennent des hèros. Selon Genet, les actes du crime que la société bourgeoise considère épouvantable deviennent les actes esthétiques.

Pendant son incarcération à la prison de Fresnes Genet écrit sa première œuvre littéraire: le poème ´Le condamné à mortª et après sa libération il l'emprunte et la publie en 1942 à ses propres frais. En plus il commence d'écrire le roman Notre Dame des Fleurs qu'il finit après sa libération en octobre 1942. Toutes ses œuvres de cette époque ont pour sujet la vie en prison; les personnages principaux sont des voleurs, meurtriers et d'autres gens des bas-fonds. Pendant l'hiver de 1943 Genet rencontre Jean Cocteau qui se charge de trouver un éditeur pour le roman et en mars Genet signe un contrat pour trois romans, un poème et cinq pièces de théâtre avec la maison d'édition de Paul Morihien.

Cependant, pas même l'espérance d'une salaire garantie (quelque chose de très rare pendant le temps de guerre) pourrait empêcher Genet de voler. En mai 1943 il est arrêté à la Place de l'Opéra où il vole une édition rare des Fêtes galantes de Verlaine. Cette fois Genet, à cause de son casier judiciaire faisant état de vols répétés, doit affronter la possibilité de l'emprisonnement à vie. Mais Cocteau lui trouve un avocat et il n'est condamné qu'à trois mois dans la Prison de la Santé, où il écrit Le Miracle de la Rose.

Quand il est libéré de la prison de la Santé dans l'automne de 1943 Genet rencontre son ami François Sentein, l'écrivain qui a corrigé le manuscrit de Notre Dame des Fleurs. Genet discute avec lui l'idée pour une pièce de théâtre qui deviendrait Les Bonnes. L'histoire s'occupe de deux bonnes qui tentent de tuer leur patronne et le titre provisoire était La Tragédie des Confidentes. Selon cette conception initiale, l'action de l'histoire se déroule dans la mansarde des bonnes et pas dans la chambre de Madame. La pièce était originellement divisée en quatre actes. L'histoire se déroule le soir et la plupart de l'action se passe sur le palier devant la chambre de Madame et dans la mansarde et l'escalier de service.

En 1946 Genet rencontre Louis Jouvet, comédien et metteur en scène au théâtre de l'Athénée. Après la suggestion de Cocteau et Christian Bérard ( le créateur de scène qui travaille avec Jouvet) Jouvet consentit à lire le manuscrit de Genet. Jouvet a décidé de monter une pièce de Giraudoux, L'Apollon de Marsac, et il a besoin d'une petite pièce pour l'accompagner. Dans L'Apollon il s'agit de l'histoire d'une jeune femme, Agnès, qui reçoit le conseil par d'un Monsieur mystérieux ; qu’il suffit de dire aux hommes qu’ils sont beaux afin de réaliser du succès dans la vie. C'est une pièce complètement différente aux Bonnes. Le style de fantaisie utilisé par Giraudoux est contrasté au réalisme de Genet: il n'y a pas une conclusion heureuse dans Les Bonnes.

Le choix par Jouvet de mettre en représentation la pièce de Genet est étonnant. Au Théâtre de l'Athénée après 1945 Jouvet n'a représenté que deux nouvelles pièces: Folle de Chaillot par Giraudoux et Les Bonnes. Les critiques de Jouvet n'explique pas pourquoi il choisit de monter une pièce de Genet. Nous pouvons constater, pourtant, que Genet lui est recommandé en termes flatteurs par Cocteau, un écrivain bien connu. En plus, le nom de Genet porte (et continue de porter à nos jours) une certaine notoriété depuis la publication clandestine de Notre Dame de Fleurs et Jouvet, qui n'a mis en scène que Molière et Giraudoux, des pièces ´acceptablesª pour un public bourgeois, veut un peu de scandale et modernité pour sa réputation. Selon Donald Inskip, Jouvet a voulu sans doute créer une atmosphère dans laquelle L'Apollon fournirait un ´souffle de vent purª (après le "choc" des Bonnes) et que la représentation de deux pièces si différentes piquera la discussion, le débat et l'intérêt. Donc, il commande à Genet d'écrire Les Bonnes. Genet écrit sa première version suivant sa conception initiale de 1943. Cependant, Jouvet n'accepte pas cette première version et il insiste que Genet réécrit la pièce en entière. Selon Jeanette Savona, Jouvet considère que la première version n'est pas très claire et qu'elle n'est pas ´convenableª pour le public bourgeois parisien de cette époque. Jean Cocteau aide Genet à réduire la pièce à un seul acte et Jouvet suggère que la pièce se déroule dans la chambre de Madame. D'après Genet, Jouvet choisit ce milieu pour l'action parce que c'est un lieu que le public, c'est-à-dire le public bourgeois, peut accepter. Pendant les répétitions il y a des tensions entre le dramaturge et le metteur en scène. Genet n'aime pas la façon dont Jouvet essaye de monter la pièce comme un divertissement pour une assistance riche avec les belles jeunes actrices vêtues dans des robes de haute couture et une scène artistique de Christian Bernard. Genet a constaté que ´Jouvet l'a parisiennéeª Plus tard, dans une lettre à Pauvert (qui deviendra la préface des Bonnes) Genet condamne la pièce comme un échec, elle n'est plus qu'une pièce ´commandée par un acteur célèbre en son temps, [une pièce qui] fut donc écrite par vanité mais dans l'ennuiª. Malgré les affirmations de Genet, Les Bonnes reste la pièce la plus jouée parmi ses œuvres.

La représentation des Bonnes devient un point décisif dans la carrière littéraire de Genet. C'est sa première introduction au theatre car bien que la pièce Haute Surveillance ait été écrite avant Les Bonnes elle n'est pas la première pièce de Genet qui est mise en scène. Auparavant Genet n'a écrit et publié que des livres semi-autobiographiques et des poèmes. En plus c'est la première fois qu'il a dû écrire pour un public spécifique et sous la direction de quelqu'un d'autre, c'est-à-dire Jouvet. Le changement de genre occasionne un changement de style chez Genet. Ses livres précédents racontent les histoires des gens de bas-fonds et quelque fois ces histoires touchent à la pornographie. Pendant la deuxième guerre ses livres sont vendus sous le comptoir. En écrivant pour le theatre, en particulièrement pour le Theatre de l'Athénée avec son public qui est pour la plupart bourgeois, Genet ne choisit pas des criminels habitués ou des prostituées, les types de personnages qui abondent dans ses livres, mais des bonnes. Alors, on trouve dans Les Bonnes les transformations intéressantes. C'est dire qu'elle est une pièce montée pour un public bourgeois qui néanmoins essaye bouleverser et attaquer l'ordre bourgeois.

Alors, la version des Bonnes qui a fait son début au Théâtre de l'Athénée le 19 avril 1947 et qui est publiée par Marc Barbezat-L'Arbalète en 1947 consiste d'un seul acte. L'action se déroule pendant un soir dans la chambre de Madame, une femme bourgeoise. Deux sœurs, Solange et Claire habitent et travaillent comme des bonnes dans la maison de Madame. Chaque fois que leur maîtresse est absente elles jouent dans un rituel coutumier dans lequel une des sœurs, vêtue dans les robes de leur patronne, joue le rôle de Madame pendant que l'autre joue le rôle de l'autre sœur.

Ce soir c'est Claire qui joue le rôle de Madame et Solange qui prend le rôle de Claire. On y trouve les bonnes au milieu de leur rituel. Claire-Madame réprimande Solange-Claire, ce qui suit sont des accusations et des insultes qui sont hurlés entre les deux femmes. Le rituel arrive à son apogée avec la tentative par Solange-Claire d'étrangler Claire-Madame mais il est interrompu par le réveille-matin qui sonne et le jeu est fini pour le soir. Claire s'habille dans sa robe de domestique et elles commencent à ranger la chambre. Nous découvrons que cette fois le rituel a changé. Claire, la bonne, a écrit des lettres anonymes de dénonciation de Monsieur, l'amant de Madame, à la police et il a été arrêté. Soudain le téléphone sonne. C'est Monsieur qui est en liberté provisoire et qui veut arranger un rendez-vous avec Madame dans un bar-café. Les bonnes sont terrifiées parce que maintenant on découvrira que ce sont elles qui ont fait la dénonciation. Elles décident de tuer leur maîtresse avec des cachets de gardénal qu'elles mettent dans son tilleul. Quand Madame arrive, les bonnes ne disent rien de la libération de Monsieur. Cependant au moment où Madame va boire le tilleul empoisonné elle voit le récepteur de téléphone, qui est décroché depuis l'appel téléphonique de Monsieur, et elle interroge les bonnes. Claire laisse échapper que c'est Monsieur qui a téléphoné et qu'il a été libéré de la prison. Madame est transportée de joie. Elle ne veut plus boire le tilleul, elle veut aller au café avec son amant et boire du champagne. Elle part et les bonnes sont de nouveau seules à la maison. Elles sont terrifiées parce qu'elles sont sures que la police découvrira que qu'elles ont écrit les lettres de dénonciation: seules Madame et les bonnes avaient accès aux lettres dans la secrétaire de Madame. Solange suggère qu'elles fuient mais Claire rejette cette idée parce qu'elles n'ont point d'argent et en plus elles n'ont nulle part où aller. Elles sont piégées. Donc, elles jouent leur rituel encore une fois; Claire devient Claire-Madame et elle demande que Solange-Claire lui serve le tilleul empoisonné, qu'elle boit. Elle meurt dans le rôle de Madame et Solange doit attendre seule l'arrivée de la police.

La réaction dans la presse à cette première représentation des Bonnes est mixte. D'une part certains critiques condamnent la pièce et son dramaturge. Dans le journal Le Grelot le critique "M.D." constate que Genet est un subversif qui se moque de la société. C'est-à-dire que le critique considère la pièce un texte fortement anti-bourgeois. D'autre part certains critiques applaudissent la pièce. Ces critiques se trouvent pour la plupart dans les journaux de gauche. Thierry Maulthier dit que la pièce souligne les "complexes de culpabilité sociaux" qui se trouvent dans la société.

En 1947 peu de ces critiques des Bonnes font des comparaisons entre la pièce et le crime des sœurs Papin en 1933. Genet nie même qu'il existe des liens entre son idée et l'affaire Papin au moment de la création de la pièce. Après sa conversation avec Sentein en 1943, quand il raconte l'idée d'une histoire de deux sœurs qui tuent leur maîtresse, Genet dit: ´Vous pensez à l'affaire Papin, n'est-ce pas? Mais ce n'est pas cela!ª. Cependant plus tard dans des lettres il fait le parallèle.

Quoique Genet dise que ´ce n'est pas celaª il y a assez d'indications tout au long de la pièce qui indiquent les parallèles entre les deux histoires. C'est vrai que l'histoire en entier est très différente de l'histoire des meurtres mais il y a des incidents et des références dans la pièce qui sont similaires à ceux de l'affaire.

Il faut d'abord rappeler que l'affaire Papin était une cause célèbre en France, qu'elle reste dans la mémoire collective. Il n'est pas excessif de constater que personne n'est ignorante de l'affaire en 1933 parce que les faits divers s'en occupent pendant cette année. Genet retourne en France en février 1933 et donc c'est probable qu'il lit le numéro spécial de Détective du 9 février intitulé ´Les brebis enragéesª qui est consacré au crime des Papin. Il n'est guère surprenant que Genet s'intéresse à l'affaire, après tout, beaucoup d'autres intellectuels s'y sont intéressés avant lui.

C'est évident que l'histoire qui reste n'est pas une simple dramatisation du crime des Papin. D'abord, les sœurs dans Les Bonnes n'atteignent pas leur but de tuer leur maîtresse. Quant aux méthodes utilisées par les Papin et les Lemercier, les armes de crime sont tout à fait différentes: les Papin utilisent ce qui se trouve à leur portée; couteau, marteau, pichet d'étain et elles tuent leurs victimes en les tailladant et les assommant tandis que les Lemercier essaient de tuer leur maîtresse avec des cachets de gardénal qu'elles mettent dans le tilleul. La méthode de tuer qui est proposée par les Lemercier semble peut être moins violente que la méthode utilisée par les Papin. Cependant, quand Solange et Claire discutent de comment elles vont tuer Madame, Claire fait des références au crime des Papin ´Nous l'emporterons dans un bois et sous les sapins, au clair de la lune, nous la découperons en morceauxª (63) Étant au courant des faits de l'affaire Papin, on ne peut pas manquer cette similarité: les femmes Lancelin sont ´découpées en morceauxª pendant une panne d'électricité.

Cependant, quoique Genet élimine les aspects les plus sensationnels de l'affaire il garde quelques détails judiciaires et criminologiques. Même dix ans après le crime on se souvient des détails de cette affaire et on peut trouver quelques détails et références au crime tout au long de la pièce. Dans sa forme provisoire, que Genet intitule La Tragédie des Confidentes, la plupart de l'action se déroule dans la mansarde des bonnes ou sur le palier devant la chambre de Madame. Selon les affirmations de Christine Papin devant la police, l'attaque sur les Lancelin se déroulait sur le palier et les deux sœurs ont été trouvées par la police dans leur chambre dans la mansarde de la maison Lancelin.

En plus, dans le manuscrit initial de Genet, Solange et Claire, qui travaillent comme des bonnes depuis quatorze ans, ont presque les mêmes ages que les Papin. Cependant Jouvet, qui veut distribuer les rôles principaux à des jeunes actrices, force Genet à réduire leur durée de travail à sept ans et donc les bonnes deviennent plus jeunes que Christine et Léa.

Ensuite, le caractère inévitable de leur sort exprimé par les sœurs Papin pendant les interrogatoires en 1933 est relevé dans le dialogue de Solange et Claire dans Les Bonnes. Les Papin n'ont jamais nié leur crime. Elles ont accepté qu'elles seraient punies pour les meurtres et que la punition serait sans doute la peine de mort:

´Je ne peux pas me plaindre. Je sais ce qui m'attendª, dit Léa en souriant aux experts. Et Christine : ´J'attends d'être jugée, j'ai confiance... Je serai punie, jusqu'au cou de coupé. Cela m'est égal, j'ai tué, tant pis pour moiª. L'une à l'autre : ´nous sommes sûres d'aller à l'échafaudª

Ce caractère inévitable est évident dans le dialogue de Claire et Solange dans Les Bonnes. Après le départ de Madame, quand les deux bonnes sont sûres que Madame et Monsieur vont découvrir la vérité de l'identité de la personne qui a dénoncé Monsieur à la police, Solange se rend compte qu'il n'y rien plus à faire sauf faire face aux accusations de la police. Elles ne peuvent pas fuir parce qu'elles n'ont pas d'argent et elles ne veulent pas être condamnées comme des voleuses. Solange dit dans des mots similaires à ceux des Papin: ´Je suis la poule noire, j'ai mes juges.ª (107) En plus, tout comme les sœurs Papin qui restent dans leur mansarde en attendant l'arrivée de la police, Solange décide de rester chez Madame avec le corps de sa sœur afin d'attendre l'arrivée de la police. Dans la version de 1947, la pièce finit avec l'image de Solange qui reste immobile avec ses ´mains croisées comme par des menottesª (113) Comme les Papin, Solange sait que son arrêt est devenu inévitable.

Tel est brièvement présenté, le contexte historique de la création et l'évolution de la pièce Les Bonnes. Constatant que cette pièce n'est pas une dramatisation du crime des sœurs Papin, nous avons examiné les similarités et les différences entre le crime et son interprétation par Genet. Nous avons noté, en plus, quelques raisons pour les différences, notamment les restrictions imposées à Genet par Jouvet et les conseils de Cocteau. Ceci reconnu, nous examinerons, dans le chapitre qui suit, Les Bonnes par rapport aux thèmes généraux qui se trouvent dans sa littérature. Nous verrons comment cette interprétation forme partie du discours artistique, construit autour de l'affaire, que nous avons analysé dans le chapitre précèdent.

 

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Andrea Curr 2000

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